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Bahrami : « Des grands joueurs m’envient »

Mansour Bahrami est un OVNI du tennis, un indescriptible showman qui s’est gravé dans la mémoire des fans de tennis sans remporter le moindre Grand Chelem, triompher des meilleurs joueurs de son époque ni même faire tomber n’importe quel record. Non. Mais son nom réveille en chaque initié les souvenirs d’incroyables coups entre les jambes, d’une habileté rare, d’un showman hors-normes, mais aussi – surtout ? – d’une impeccable moustache. Un OVNI du tennis, vraiment. Un amoureux de son sport, aussi. « Dès que je rentre sur un court, j’oublie tous mes malheurs, toutes mes douleurs. Le tennnis, c’est toute ma vie, et sans lui, je ne serais pas aussi heureux que je le suis aujourd’hui » assure l’homme. Désormais, il voyage, continue son chemin, poursuit sa route. Et si sa carrière de simple ne lui a pas permis de voir plus loin que la 132ème place mondiale, il reste le chouchou des organisateurs de tournois Légendes. « C’est fabuleux de voir que je suis parfois demandé dans des pays où je n’ai jamais mis les pieds » se félicite Bahrami. Dans cet entretien, celui qui ajoutera une 60ème bougie à son gâteau d’anniversaire l’an prochain se confie sur sa volonté de faire rire, ses regrets et livre une vision du jeu plutôt unique, qu’il dit devoir à son enfance en Iran. Authentique.

Mansour+Bahrami+AEGON+Masters+Tennis+Day+One+TiExPvH6HSrl

Mansour, d’où vous vient votre volonté d’amuser, de faire le show ?

De mes 5 ans à mes 13 ans, je n’avais pas le droit de rentrer sur le terrain pour jouer, je regardais les autres. Le tennis m’était interdit. Et quand j’arrivais à jouer, je jouais avec une pelle, un balais, un bout de bois… Du coup, moi et mes copains, on s’amusait à essayer de faire tous les coups impossibles, et cela m’est resté. Je n’ai jamais eu d’entraîneur pour me dire : « Tout ça, interdit. Il faut que tu joues normalement, comme tout le monde ». J’ai toujours vu le tennis comme un jeu, et quand j’ai vu que ma façon de jouer faisait rire les gens, j’ai continué. Ma priorité était, et a toujours été, de prendre plaisir et de faire plaisir au public.

Plus que de gagner ?

Oui, j’ai perdu des centaines de matchs en voulant faire plaisir au public. J’avais envie de gagner en apportant ce plaisir. Quand j’ai commencé à jouer au tennis, ce n’était pas pour devenir riche, pour gagner de l’argent, parce qu’à l’époque il n’y en avait pas. Quand je gagnais un tournoi, je gagnais un survêtement, une coupe, un bon d’achat de cinquante francs (rires)…

Regrettez-vous aujourd’hui d’avoir parfois trop voulu amuser le public ?

Non, absolument pas. La seule chose que je regrette, c’est que les meilleures années d’un athlète, peu importe le sport, se situent entre ses 20 ans et ses 30 ans. Moi, entre mes 20 ans et mes 30 ans, je n’ai pas pu jouer au tennis professionnellement. J’ai été bloqué en Iran, où le gouvernement voyait le tennis comme un sport d’Américains capitalistes, et l’a donc rejeté. Je suis resté trois ans et demi sans taper une balle. Puis j’ai eu la chance de quitter mon pays pour la France, mais j’ai eu beaucoup de galères au début. Je n’avais pas de papiers, j’étais clandestin, je me cachais de la police. Pendant six ans, j’ai joué uniquement en France puisque avec mon passeport iranien, je ne pouvais aller nulle part. Ce qui signifie pas de compétitions internationales. Ça je le regrette, mais pas ma façon de jouer. Un jour, Yannick Noah a dit de moi : « Heureusement que Mansour n’a pas eu de coach, parce que s’il en avait eu un, il serait devenu un joueur ennuyant comme les autres ». Je pense qu’il a raison, heureusement que je n’ai pas eu de coach. Peut-être que j’aurais pu jouer plus sérieusement, mais si ça avait été le cas, aujourd’hui, sûrement personne n’aurait voulu me voir. On a beau dire ce qu’on veut, mais j’ai commencé les tournois ATP vers mes 30 ans, et malgré cela, des organisateurs me donnaient des garanties financières pour que je joue les qualifications de leurs compétitions. Ils ne le faisaient pour personne d’autre ! Mes courts étaient souvent pleins, d’autres joueurs venaient me voir jouer, c’était fabuleux.

« Certains me disaient que je me foutais de leur gueule, que je ne pouvais pas faire ça »

 

Être plus connu pour vos facéties que votre palmarès, ce n’est pas quelque chose qui vous gêne ?

Absolument pas. Encore une fois, je ne regrette pas ma façon de jouer. Aujourd’hui, il y a des grands joueurs qui m’envient parce que, malgré le fait qu’ils aient un palmarès exceptionnel par rapport au mien, personne ne fait appel à eux. Des gars qui ont été n°2, 3, 4 ou 5 au classement ATP ne comprennent pas pourquoi on ne les appelle pas. C’est un petit peu une justice : je n’ai pas pu jouer pendant dix ans, et maintenant je joue à plein temps. A chaque fois que je sors du court, les organisateurs me disent : « Merci Mansour, merci vraiment ». Et ça, c’est fabuleux. J’espère pouvoir jouer quelques années encore, parce que le tennis, c’est ma vie. Certes, sur des balles à aller chercher, je me sens plus lent, je sais que je n’ai pas les jambes que j’avais il y a vingt ans. Quand la balle est sur moi, je peux toujours faire ce que je veux avec. Mais de toute façon, quand je suis sur un court de tennis, je suis l’homme le plus heureux au monde.

Votre vision du sport, le jeu et le plaisir avant tout, semble tout de même inimaginable aujourd’hui pour un athlète de haut niveau…

Effectivement. Aujourd’hui, dès qu’un jeune de dix ou onze ans est un petit peu talentueux, il est tout de suite entouré par des professionnels. Moi, ce n’était pas le cas. Il est certain que si j’avais joué en France quand j’avais dix ans, je n’aurais pas pu jouer comme je l’ai fait durant ma carrière. Des professionnels seraient aller parler à mes parents, en leur disant qu’ils pouvaient s’occuper de moi et me faire devenir professionnel. Mais à mon époque, personne ne s’intéressait à moi. En Iran, il n’y avait pas les mêmes infrastructures qu’en France. Aujourd’hui, c’est différent, les joueurs ne peuvent pas se permettre ce que j’ai fait. Mais attention, je ne dis pas que cet encadrement des jeunes est mauvais. Au contraire, c’est une bonne chose, à condition de choisir les bonnes personnes et de laisser les enfants entre de bonnes mains.

Certains de vos adversaires ont-ils mal réagi à votre comportement sur le court ?

Oui, certains m’ont dit : « Tu te fous de notre gueule, tu ne peux pas faire ça ». Mais je ne faisais rien contre le règlement, sinon les arbitres m’auraient pénalisé. Brad Gilbert, notamment, n’aimait pas ça. Il me disait qu’il n’était pas content, et je lui répondais que je n’en n’avais rien à faire, qu’il soit content ou pas. Je joue pour le public : à partir du moment où le public est heureux, je le suis aussi. J’ai toujours respecté mes adversaires, seulement j’avais un jeu différent.

Propos recueillis par Sacha Acco

Crédit photos : Tom Dulat/Getty Images Europe (encadré)

Paul Gilham/Getty Images Europe (Une)

Julian Finney/Getty Images Europe (article)

15 commentaires to "Bahrami : « Des grands joueurs m’envient »"

  1. Bernard Mosnier dit :

    Même sans grandes victoires, un des plus grands joueurs de tous les temps. Merci pour l’immense plaisir donné…

  2. sanseffet esquire dit :

    Bel hommage rendu à Mansour, le vocable facétie lui convient parfaitement. J’ ai toujours apprécié le voir évoluer sur les courts avec d’ autres légendes (joueurs qui font l’histoire du tennis, par leur palmarès ou par leur art) ou des joueuses de renom ou en devenir. Des « trucs » de tennis c’est le roi, l’oeil malicieux, des tours de passe-passe, Mansour amuse, séduit, enchante… Mansour vous êtes un Grand Monsieur du Tennis. Merci de continuer à jouer pour votre plaisir et le nôtre.

  3. Catteau dit :

    Les lessons de tennis de mr mansour devraient être obligatoires aux autres tennismen qui manquent cruellement de fantaisies,de facéties et d’auto dérision .bref l’aseptisasion du tennis actuel nous fait regretter les barami,nastase,connors et macenroe, et ça n’est pas les jeunes grecs irrespectueux, impertinents et mal élevés qui vont prendre le relais

  4. robchart dit :

    « Un des plus grands joueurs de tous les temps »! Allons, Bernard Mosnier! Vous aimez le tennis, moi aussi. Mais vous n’êtes pas obligé de dire des bêtises!

  5. robchart dit :

    Que Mansour apporte beaucoup au « spectacle » tennis, je n’en disconviens pas. Qu’il puisse être un complément à la compétition classique, d’accord. Mais qu’il puisse donner des LEÇONS aux autres joueurs, allons Mr Catteau! Et encore moins des « lessons »

  6. Sebastocha dit :

    C’est sûr, Borg, McEnroe, Connors et compagnie ont toujours flippé de l’avoir dans leur partie de tableau… :-)) Non mais franchement, qu’il soit parvenu à vous faire rire (en ce qui me concerne, je suis toujours resté hermétique), tant mieux pour vous, bravo à lui, mais pour le reste…

  7. FromMadrid dit :

    On se plaint de l’aseptisation des joueurs, mais quand Monfils fait un peu le spectacle, on le lui reproche parce que ça l’empêche d’être un joueur top niveau. Faudrait savoir. On aimerait un jeu moins aseptisé, mais on veut aussi que nos champions gagnent…

  8. Jacques Lecucq dit :

    Si l’on reconnaît qu’il y a (et qu’il y avait) autant de matches de tennis ennuyeux que de matches de foot pénibles ou de régates olympiques à bailler, on pense au sport autrement, ce qu’a toujours su faire Mansour, très tôt conscient en outre qu’il ne serait jamais un Top 10. Je n’ai pas envie de partir en vacances avec ceux quil n’a jamais fait rire.

  9. soudoplatov dit :

    Quasi-apatride et politiquement « sensible », Bahrami n’a effectivement jamais eu accès aux tournois du « Grand-Prix », du WTC; ou à ceux gérés directement par l’ITF…à l’époque. C’est donc sur le (très) tard avec l’avènement de l’ATP que ses qualités lui ont ouvert les tableaux, clairement dans une posture d’exhibition pour animer l’entame de tournoi.
    Il y a tout de même un monde entre le comportement d’un Bahrami sur le court et l’attitude limite parfois de Gael Monfils à l’égard de l’arbitrage… ou pire, de Bartoli carrément et perpétuellement irrespectueuse de ses adversaires.
    Quant à Brad Gilbert;.. Alors là, vous me voyez très étonné ! Un si charmant et délicat personnage, au fair play tellement proverbial !!! Vraiment, je suis surpris…

  10. soudoplatov dit :

    Quasi-apatride et politiquement « sensible », Bahrami n’a effectivement jamais eu accès aux tournois du « Grand-Prix », du WTC; ou à ceux gérés directement par l’ITF…à l’époque. C’est donc sur le (très) tard avec l’avènement de l’ATP que ses qualités lui ont ouvert les tableaux, clairement dans une posture d’exhibition pour animer l’entame de tournoi.
    Il y a tout de même un monde entre le comportement d’un Bahrami sur le court et l’attitude limite parfois de Gael Monfils à l’égard de l’arbitrage… ou pire, de Bartoli carrément et perpétuellement irrespectueuse de ses adversaires.
    Quant à Brad Gilbert.. Alors là, vous me voyez très étonné ! Un si charmant et délicat personnage, au fair play tellement proverbial !!! Vraiment, je suis surpris…

  11. fred dit :

    Un profil totalement atypique, pas le plus grand des joueurs certes, mais quelqu’un qui a très bien réussi sa carrière puisque malgré les difficultés du début il se fait plaisir depuis 30 ans sur les courts en gagnant sans doute très convenablement sa vie en exhibition vue sa notoriété.

    Dommage qu’on ne le voit plus à la télé, dans le milieu ultra-aseptisé du tennis pro actuel (comportement des joueurs et jeu pratiqué) ce genre de joueur manque.

  12. Peyman dit :

    Hormis ses coups venus d’ailleurs et géniale , son humour et son sens d’improvisation, en temps que son ami, je voulais souligner ses qualités humain. C’est ça qui le rend si populaire et aimé. Les gens le sentent. Toujours sympathique avec les petits. C’est un Homme, un ami, formidable.

  13. Thierry dit :

    Je l’ai vu jouer à 3 reprises à Toulouse. une super joueur et un vrai showman !
    je m’étais régalé !
    je l’ai revu à la tél à quelques reprises dans les tournois des légendes… génial !

  14. Bernard Mosnier dit :

    Joueur au sens de « jouer » comme un enfant joue par exemple…

  15. Sam dit :

    Pas de debat pour mon Papa, il est a 1000 lieux d’etre l’un des meilleurs joueurs de Tennis de tous les temps il n’y aura JAMAIS de debat la dessus!
    En revanche je suis fier d’expliquer qu’il n’a jamais pu tenter sa chance en simple en raison des evenements en Iran.
    Il a repris sa carriere a 30 ans et ne pouvais pas sortir du territoire Francais.
    Resultat: Finaliste double Roland Garros, Monte Carlo, Bercy etc apres 30 ans et sans pouvoir jouer en dehors de la France…
    Il aurait peut etre pu gagner un grand chelem sans la revolution en Iran(Borg, Noah, McErore, Wilander l’ont déclaré) mais la carriere d’exhibition qu’il a réalisée apres 35 ans n’aura pas d’equivalent.

    C’est un un fils qui parle et peut etre un peu trop fier de son Papa…

    Bises a tous!

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