IMPRIMER IMPRIMER

« On veut des joueurs qui nous correspondent »

l'équipe

Président du club de Sarcelles, auquel il est fidèle depuis ses 8 ans, Jonathan Chaouat est un homme heureux, un homme soulagé. Le billet de ses hommes validé pour les phases finales de la première division des championnats de France par équipe, l’homme fort de l’AAS Sarcelles se livre dans un entretien dans lequel il évoque le passé, le présent et le futur d’un club destiné à s’installer parmi les meilleurs de France. Au programme : le « mercato » du tennis, les recrues Tsonga et Monfils, ou encore la déplorable médiatisation des Interclubs.

Jonathan, il y a quelques années encore, l’AAS Sarcelles était bien loin de la première division… Racontez-nous : comment s’est déroulé cette « ascension » ?

En fait, tout était lié à notre ancien président, Pierrot Sfez, qui s’occupait de l’équipe une. Malheureusement, il est tombé malade il y a 5 ou 6 ans, et il m’a demandé de prendre en charge cette équipe. Moi, j’ai été classé au mieux troisième série… Mais je me suis dis que les matchs par équipe, c’était avant tout une question d’état d’esprit, alors j’ai accepté. Notre équipe une faisait l’ascenseur entre la Nationale 1B et la Nationale 2 (soit l’équivalent de la troisième et la quatrième division). J’avais fait venir des bandes de copains : Charly Villeneuve, Malek Jaziri… On a stagné en 1B, et une année, dans le cadre d’une nouvelle réglementation, la FFT a créé la Nationale 1A, la poule intermédiaire entre la 1B et la première division. Ça n’était pas du tout prévu. De là, on a fait venir des copains de copains, Malek Jaziri nous permettant de côtoyer le très haut niveau en rentrant dans les 150 meilleurs joueurs mondiaux. Il nous a présenté Amir Weintraub et Ricardas Berankis. L’alchimie s’est faite avec des nouveaux et des anciens copains. Et là, on a fait un hold-up. On a battu Bressuire sur un super tie-break incroyable, et on est arrivé en première division, ce qui était encore moins prévu ! Malheureusement, l’année qui a suivi notre accession à la première division, le président Pierrot Sfez s’en est allé. J’ai pris la suite de ce qu’il nous avait laissé, un très bel héritage. Et le hasard a fait que mercredi dernier, on a obtenu notre qualification pour les phases finales en battant… Bressuire.

Le club possède notamment un atout dans son staff avec Gérald Brémond, entraîneur au haut niveau…

J’ai été capitaine de l’équipe pendant toute cette ascension, et il y a 2 ans, lorsque on est montés en première division, j’ai appelé mon meilleur ami Gérald Brémond à 8 heures du matin, en lui demandant si ça l’intéressait de coacher l’équipe une. Il m’a dit : « Mais c’est ton bébé ! », et je lui ai dis « oui, c’est mon bébé, mais mon bébé je peux le prêter, non ? ». Ce jour-là, il devait signer à Saint-Amand pour devenir capitaine, alors je lui ai dis « attend, fais marche arrière, il faut que tu viennes à Sarcelles ». Une heure après, il était chez nous pour signer une sorte de partenariat moral. Un an plus tard, avec la réussite de l’équipe une, il a quitté son projet à l’académie Mouratoglou pour devenir le directeur sportif du club.

Y a-t-il une politique de recrutement bien définie ?

Ce qu’on fait, c’est qu’on s’assoit autour d’une table avec Gérald, puis on consulte Jérémy Chardy, qui est en quelque sorte notre tête d’affiche. On cherche des joueurs qui correspondent au profil sarcellois, qui est quand même un profil atypique : c’est une ville cosmopolite, à taille humaine… On est vraiment centrés sur cet axe. On veut des joueurs qui correspondent à notre image, à ce que l’on attend d’eux. Quand je vois aujourd’hui les recrues que Jarkko Nieminen et Gilles Muller font, je suis le président le plus heureux du monde. Ils ont les résultats, ils correspondent. Ils ont l’humilité, l’investissement, la combativité… Honnêtement, on n’aurait pas pu faire mieux comme recrues. Il faut savoir qu’on refuse parfois des joueurs qui nous demandent n’importe quoi financièrement, on ne fait pas n’importe quoi pour avoir un joueur. Il y a des clubs qui ont un ou deux millions de budget. Nous, c’est 400 000 euros, dont 80 000/90 000 pour les interclubs.

Et étape par étape, comment se décompose le recrutement d’un joueur ?

On a une chance, qui est que nos joueurs sont nos ambassadeurs. Il n’y a pas un joueur de Sarcelles qui n’est pas heureux d’y être. Ce sont eux qui me recommandent d’autres joueurs. Prenons l’exemple de Muller et Nieminen. On s’était vus avec Jérémy Chardy au mois de mars pour faire le point sur les joueurs susceptibles de nous correspondre. Jérémy nous a dit qu’il les connaissait très bien, et qu’il allait leur en parler. C’est ce qu’il a fait, et derrière j’ai rencontré Nieminen à Roland Garros et Gérald a rencontré Muller à Metz. Mais il n’y a pas de contrat avec les joueurs. Ils viennent parce qu’ils sont disponibles, pas parce que je les oblige. En fait, soit on passe par des agents, soit par les joueurs directement, ce qui est beaucoup plus facile puisque on est recommandés par d’autres joueurs. Quand Gaël Monfils est venu à Sarcelles, c’est en grande partie parce que Josselin Ouanna lui avait dit que le projet était super, et quand Jo Tsonga est venu à Sarcelles, c’est en grande partie parce que Gaël lui avait dit que le projet était super… C’est quelque chose de concret, et c’est une équipe jeune. Je suis président, j’ai 32 ans. C’est vraiment un projet commun, à long terme.

Vous venez d’en parler, Monfils et Tsonga sont de nouveaux licenciés à Sarcelles. Quels sont les avantages pour eux en signant à l’AASS ?

D’abord, ils profitent des installations, comme n’importe quel licencié. On a quand même de très belles infrastructures grâce à la ville : une salle de musculation, 5 green-set chauffés, 7 terres battues, une toiture neuve… Donc, à ce niveau-là, que tu sois Jo-Wilfried Tsonga, Gaël Monfils, ou n’importe quel licencié, tu profites des mêmes installations. Ensuite, on a des entraîneurs compétents, et même un coach physique spécifique au club. Gérald Brémond a entraîné Pavlyuchenkova, Bartoli, Ouanna, il a un passé de joueur… Il y a vraiment une équipe très compétente. Autre chose qui a son importance, c’est que quand ils viennent à Sarcelles, ils savent que personne ne va les solliciter. Quand Gaël s’est entraîné au club l’année dernière, personne n’est venu l’embêter. On est tous autour d’un projet, et on ne fait pas n’importe quoi au niveau de la communication. Ce n’est pas parce qu’ils sont là qu’on va surmédiatiser l’événement. Et puis il faut aussi savoir qu’on ne leur a pas dis : « tu viens signer à Sarcelles donc tu joueras forcément les championnats de France ». On ne peut pas leur imposer ça, en raison de leur statut, de leur calendrier. Mais ce n’est pas un coup financier. Ils ne viennent pas parce qu’on leur a promis de l’argent. Hier soir, j’étais jusqu’à minuit avec Jarkko (Nieminen), Gilles (Muller) et Adrian (Mannarino), on parlait de ces trois semaines qui se sont écoulées, de notre qualification, et Gaël nous a envoyé : « bravo les gars, je pense à vous, c’est super. Je suis en Asie, je reviens bientôt ». C’est tout ça, toute cette alchimie. Si j’avais vraiment voulu faire du buzz, j’aurais appeler tout le monde quand Jo a signé. Au contraire, on a été très discret là-dessus. D’ailleurs, il y a aussi un projet avec Jo et son association, le but étant de faire profiter aux enfants du tennis.

Est-il plus difficile de faire venir un joueur étranger qu’un joueur français dans un club ?

Non, ce n’est pas plus difficile. La seule différence fondamentale, c’est que par leur histoire, une grande partie des joueurs français sont déjà attachés à un club. Encore une fois, notre chance, c’est que ce sont nos joueurs qui parlent aux autres joueurs. Par exemple, Chardy a fait venir Kubot qui a fait venir Rosol. Mais c’est vrai qu’on a sollicité énormément de joueurs français. J’ai même eu une petite fierté quand des joueurs français, qui resteront anonymes, m’ont envoyé des textos en me demandant de venir chez moi, dans mon club. Quand je vois ça, je suis ravi. Et quand ces mecs m’appellent, ils ne me parlent pas d’argent tout de suite, loin de là. Tout n’est pas financier.

Que pensez-vous de la couverture médiatique réservée aux championnats de France par équipes ?

Elle n’est pas inexistante, mais elle est bien trop loin de la réalité du travail que tout cela demande aux bénévoles. Il y a vraiment un investissement, financier évidemment, mais surtout personnel très important. Je comprends très bien qu’avec la finale de Coupe Davis, on en a moins parlé. Mais je suis un petit peu déçu que maintenant qu’elle soit terminée, ce soit toujours le cas. Mercredi, au TCP, il y avait un vainqueur de Coupe Davis (Chiudinelli), au Lagardère Paris Racing un vainqueur de Roland Garros (Roger-Vasselin)… On a la chance d’avoir de grands joueurs, de grands noms, et ils sont toujours très disponibles. Ils ne font pas un match puis ils s’en vont, non, on peut leur parler, les côtoyer. Vendredi (aujourd’hui), on va faire jouer toute notre équipe une, soit gars qui ont gagné des millions de dollars sur le circuit, qui ont joué des tournois incroyables, qui ont joué contre les meilleurs joueurs du monde, qui sont eux-mêmes parmi les meilleurs joueurs du monde, avec des gamins du club qui sont 30/4, NC… Ça, c’est exceptionnel. Pouvoir faire profiter à travers ces championnats des enfants qui n’ont pas la chance d’aller à Roland, à Bercy… Ça en dit beaucoup sur l’esprit de cette compétition, mais malgré ça, ce n’est pas assez médiatisé. Les phases finales le seront sûrement un peu plus, mais là aussi il n’y a pas assez de communication. Les joueurs et les clubs jouent le jeu, et il faut que les médias le fassent aussi. En terme de joueurs, je ne suis pas sûr qu’on puisse faire beaucoup mieux. Chez nous, la moyenne des joueurs de l’équipe première, c’est entre la 24ème et la 50ème place mondiale, l’équivalent d’un deuxième, troisième tour en Grand Chelem, voire d’un huitième de finale. Alors oui, c’est dommage…

Aujourd’hui, quels sont les objectifs de l’AASS ?

Rendre à la ville ce qu’elle nous a donnée, mais aussi faire cohabiter des adhérents tous différents. Il y a aussi l’idée de former, avec notamment Schena Benamar, partie à l’INSEP après avoir fait sa formation à Sarcelles. Clara Tardivel, l’une de nos jeunes, est parmi les meilleures de sa catégorie. Ce n’est pas que les grands noms, c’est aussi ça. On veut grandir toujours plus, encore améliorer nos infrastructures, pour toujours satisfaire nos adhérents. On est quand même dans un club de banlieue parisienne où la licence coûte 200 euros à l’année. C’est rare, et même inexistant ailleurs. Au haut niveau, on veut pérenniser l’équipe une pour qu’elle reste le plus longtemps possible en première division, parce que c’est notre vitrine, et faire monter notre équipe de femmes, dont on n’a pas parlé. Il y a deux ans, les filles étaient en Nationale 4, maintenant elles sont en Nationale 2. Nos équipes en général gravissent bien les échelons, une alchimie se crée à tous les niveaux, et c’est une grande fierté.

Tout cela, tout cet environnement, doit être sacrément fou pour un ancien joueur de troisième série…

Franchement, c’est un rêve éveillé. Imaginez-vous, j’ai été 15/1 dans ma vie, et aujourd’hui, j’ai la chance de côtoyer des Tsonga, Monfils, Chardy, Mannarino… C’est un rêve.

Parlez-nous de l’organisation des phases finales, qui se dérouleront les 6 et 7 décembre…

Je suis fier que la Fédé ait fait le choix de Sarcelles pour organiser ces phases finales, parce que cela montre bien que notre structure peut accueillir ce type d’événement. C’est aussi grâce à la ligue, qui s’est en quelque sorte portée « caution morale » de l’événement. La FFT a rencontré les dirigeants de la ville, et a vu à quel point elle était impliquée dans le projet (le maire de Sarcelles, François Pupponi, est présent très régulièrement pour les rencontres au club). C’est un travail très long, commencé il y a plusieurs mois, et notre objectif n’était pas simplement d’organiser. On voulait organiser et se qualifier, d’où ce stress supplémentaire et ce recrutement. C’est vrai que ça rajoute quand même une pression. Demandez au Brésil pour la Coupe du Monde de foot…

Concrètement, comment va se dérouler le week-end ?

C’est simple, le tirage au sort aura lieu le vendredi 5 décembre à la mairie de Sarcelles, avant les demies-finales hommes le samedi 6 et les finales hommes et femmes le dimanche 7. La billetterie est ouverte depuis lundi dernier : les places coûtent 10 euros la journée, pour voir des joueurs tout de même assez incroyables.

Propos recueillis par Sacha Acco

Crédit photos : Alain Acco (article, Une et encadré)

Laisser un commentaire