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« Un système extrêmement vicieux »

Laurent Rochette, 26 ans, est un expérimenté du circuit. Ce sympathique Bordelais, habitué du circuit secondaire et des qualifications de tournois ATP, fait partie de ceux que l’on n’entend pas beaucoup mais qui ont des choses à dire. Celui qui porte aujourd’hui le matricule 616 au classement mondial nous livre sa réalité du tennis et s’étend sur les pratiques de l’ITF, la fédération internationale. « Il y a de plus en plus de joueurs qui commencent à être furieux » assure t-il. Interview exclusive.

Laurent, comment qualifieriez-vous le niveau de vie des joueurs au-delà de la 200ème place mondiale ?

D’abord, est-ce que l’on peut vraiment parler de niveau de vie ? Il n’y a pas de niveau de vie… Il n’y a que les 180 meilleurs qui font des balances positives. L’année où je finis avec mon meilleur classement (202ème joueur mondial en 2012, NDLR), j’étais en gros à -50 euros sur toute la saison. Ça en dit long.

D’où vient le problème ?

Le vrai problème, c’est qu’il y a un écart ridicule à cause de l’ITF, qui ne fait absolument aucun effort pour redorer le blason du tennis. Il y a une inflation du niveau de vie et une baisse du dollar de façon énorme, ce qui fait qu’en plus du fait que l’on gagne moitié moins, le coût de la vie est aussi deux fois plus élevé. En Future, on ne peut pas gagner d’argent du tout. J’ai déjà fini une semaine dans le rouge en ayant remporté le tournoi. Quand on touche 60 euros au premier tour, c’est grotesque, c’est ridicule. Qui peut vivre avec 60 euros ? Il faudrait presque un zéro en plus.

Le contraste avec le top 100 – 150 mondial est saisissant…

Le tennis, c’est un peu l’image de la lutte des classes : un organisme tout en haut, l’ITF, génère beaucoup d’argent, des millions de dollars par an, mais ne redistribue pas du tout ça dans les Futures. Et du coup, en bas, d’autres doivent se battre. Il y a des disparités. Il y a les joueurs qui peuvent jouer où il veulent, et les autres qui sont obligés de jouer uniquement dans leur pays. Ça fout le bordel. L’ITF établit un ordre des priorités et investit là où cela lui rapporte le plus, c’est-à-dire pas dans les Futures.

Comment vivez-vous le fait d’être ultra-dépendant de vos résultats ?

Cela fait longtemps que je joue sur le circuit. C’est comme ça, c’est le jeu. On gagne des matchs, on gagne de l’argent, on perd des matchs, on en gagne moins. C’est sûr que quand on est footballeur ou rugbyman, c’est facile. On est salarié, il y a minimum 60 000 euros qui tombent tous les mois, on ne paye pas le coach, le kiné, les voyages… Là, c’est sur que c’est cadeau. Mais au bout d’un moment, l’argent, on n’y pense pas, car si on commence à trop se concentrer sur des choses matérielles, on ne peut plus jouer. On va être super tendu et on aura aucune chance de gagner. Il faut apprendre à se détacher de l’argent.

« C’est 25 000 euros une saison »

Les autres joueurs ont-ils la même vision que vous sur ce sujet ?

Ça commence à monter, il y a de plus en plus de joueurs qui commencent à être furieux du système, notamment en Future. C’est aberrant qu’on en soit encore à des tournois dotés de 10 000 dollars. Avec les taxes et tout ça, ça fait presque moitié moins à se partager à la fin. Il serait temps que l’ITF double au moins les prize-moneys, ce serait le minimum. Passer de 10 et 15 000 dollars à, au moins, 20 et 30. Ce serait normal. Organiser un tournoi 10 000 dollars est très facile pour les clubs. Du coup, il y a beaucoup de tournois, et beaucoup de joueurs qui prennent des points, et cela appauvrit le tennis parce que le gars qui a le niveau mais qui n’a pas d’argent doit jouer encore et toujours plus. C’est extrêmement vicieux comme système mais l’ITF génère beaucoup d’argent comme ça.

Les choses peuvent-elles changer ?

On n’a même pas de conseil des joueurs, on n’est pas représenté, alors on ne peut pas faire bouger les choses de nous même. L’ATP commence à faire monter les dotations sur les Challengers, et il va bientôt y avoir 35 000 dollars de différence avec le plus bas tournoi Future. L’ITF commence à se dire que ça va être trop voyant, et apparemment ils vont augmenter un peu les dotations pour les Futures. Mais je dis surtout ça pour les jeunes qui veulent se lancer sans avoir forcément les moyens. C’est trop cher, le tennis est trop cher. C’est 25 000 euros une saison. Sans compter l’entraîneur qui voyage… Moi, j’arrive à peu près à voyager, à faire mes tournois. Le système est comme ça, c’est à moi de m’en sortir. Il ne faut pas que j’attende quelque chose des fédérations internationales. J’essaie juste de contrôler ce que je peux contrôler : bien m’entraîner et être le plus performant possible en match.

Propos recueillis par Sacha Acco

Laurent Rochette sur Facebook [1]

Crédit photos : Page Facebook de Laurent Rochette / FFT