Opération qualifs’

A Roland Garros, les qualifications, c’est un peu du « tennis vrai », quatre jours de matchs qui valent le coup d’œil, pendant que toute l’organisation s’active pour finir de monter le village et que les cadors du circuit répètent leurs gammes. Passage obligé pour ceux que l’on appelle les « galériens du circuit » ou les « seconds couteaux », les qualifs’, c’est aussi un rêve de gamin pour certains jeunes Français invités par la fédération et qui, pour la plupart, disputent ici leur premier grand tournoi…

« Les leviers à utiliser ne sont pas les mêmes »

C’est le cas d’Enzo Couacaud, 19 ans et 451ème joueur mondial : « C’est énorme ! On est dans un grand stade, il y a quand même du monde… C’est très agréable ». Bénéficiaire d’une invitation pour le tableau final, Lucas Pouille, lui, se souvient de sa première participation au Grand Chelem parisien, l’an passé, lorsqu’il était arrivé au deuxième tour : « J’étais très stressé à l’approche du tournoi. Ici, c’est le must du must, le graal, c’est extraordinaire. Et d’avoir le chance d’y jouer, c’est génial ». Mais dans un grand tournoi médiatisé et prestigieux, bien loin de ceux joués tout au long de l’année par ces jeunes joueurs, tout peut très vite tourner dans le mauvais sens. « Oui, il y a un peu de tension », concède Enzo Couacaud. « Roland Garros, c’est particulier pour eux. Chaque joueur est différent, les leviers à utiliser ne sont pas forcément les mêmes pour chacun mais l’idée directrice, dans les conseils que je leur donne, c’est de leur permettre de bien jouer dans un environnement à grosse charge émotionnelle » explique Emmanuel Planque, qui s’occupe de jeunes athlètes, généralement encore inexpérimentés.

« On a tellement envie de briller que parfois, certains peuvent presque oublier de se faire plaisir. C’est vraiment pas évident à gérer », avance l’expérimenté Marc Gicquel, dont c’était le dernier Roland Garros. Pour Paul Quetin, entraîneur physique à la fédération, il y a aussi un côté positif : « Tous ces jeunes joueurs, invités par la FFT et qui font leur premier Roland Garros, s’entraînent pour la plupart ici toute l’année, et certains dorment ici, au CNE (Centre National d’Entraînement, NDLR). Ils connaissent les lieux, et ça c’est atout ».

« Les qualifs ? C’est une guerre »

Retraité des courts depuis fin 2013 et présent Porte d’Auteuil en tant que stagiaire pour L’Équipe (il étudie à Sciences-Po), Jonathan Dasnières de Veigy se rappelle de sa première fois à Roland Garros : « Je jouais sur le court 17 contre Martin Fischer en qualifs. Je mène un set et un break, j’ai des balles de match, et j’ai la peur de gagner, je suis tétanisé, crispé comme un dingue. J’arrive pas à finir et je me retrouve à perdre facilement. C’était horrible, j’étais déçu pendant des mois et des mois… ». Jeudi, la jeune Manon Arcangioli, 19 ans, a été victime de la même mésaventure. Alors qu’elle tenait plusieurs balles de match face à l’Américaine Mélanie Oudin, la Française a cédé dans la troisième manche. « La victoire, cela faisait depuis que je savais que j’allais jouer que je l’imaginais. Mais pendant mes balles de match, mes émotions sont revenues, je me suis crispée et j’ai fait de mauvais choix. Je me suis vue gagner, et ça, ça a été une grave erreur » raconte, lucide, Arcangioli.

« La différence, elle se fait au niveau des émotions. Aujourd’hui, tout le monde joue bien, tout le monde a un bon physique, mais ce qui est important, c’est de comprendre cela » juge Patrice Hagelauer. Pour l’ancien DTN, « les joueurs qui n’ont pas conscience de cela peuvent vite tomber dans une spirale négative, et complètement craquer ». « On ne se rend pas compte à quel point c’est difficile, déplore Dasnières de Veigy. On veut bien faire devant sa famille, ses amis, mais en même temps il faut essayer de faire abstraction de tout ça et jouer comme-ci on jouait un premier tour n’importe où… ».

Se détacher de l’enjeu, c’est ce qu’à parfaitement su faire Laurent Lokoli, 19 ans et 402ème joueur mondial. Qualifié pour le tableau final après trois matchs très intenses, le jeune Corse raconte : « Je me refusais de penser à la qualification. La seule pression que j’avais, c’est une pression positive, celle qui me pousse à me dépasser ». Eric Prodon, qui disputait également son dernier Roland Garros, conseille : « Il faut que ces jeunes se rendent compte que c’est un vraiment moment unique. Tout ça, cette atmosphère, c’est génial. Les qualifs, c’est une guerre ». A chacun de s’y préparer et de s’armer à sa façon.

Propos recueillis par Sacha Acco

Crédit photos : FFT

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